{"id":291,"date":"2019-02-25T17:35:27","date_gmt":"2019-02-25T16:35:27","guid":{"rendered":"http:\/\/secretfires.net\/magazine\/?p=291"},"modified":"2023-07-28T14:23:22","modified_gmt":"2023-07-28T13:23:22","slug":"daniel-miller-mute-lausanne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/secretfires.net\/magazine\/2019\/02\/25\/daniel-miller-mute-lausanne\/","title":{"rendered":"Daniel Miller et la gen\u00e8se de MUTE Records"},"content":{"rendered":"<p>Pour tout amateur de musique \u00e9lectronique et du foisonnement sauvage qui peut accompagner les sobres nappes synth\u00e9tiques d\u2019un concert de coldwave rondement men\u00e9, Daniel Miller, fondateur du label MUTE Records naviguant habituellement entre Londres et Berlin, est une r\u00e9f\u00e9rence. C\u2019est en effet l\u2019un des premiers a avoir \u00e9mis et formalis\u00e9 cette volont\u00e9 de donner \u00e0 la musique synth\u00e9tique la m\u00eame \u00e9nergie brute et sacr\u00e9e que celle que l\u2019on peut retrouver lors d\u2019un bon concert de punk.<\/p>\n<p>Ce samedi 2 f\u00e9vrier 2019, \u00e0 la Haute \u00c9cole de Musique de Lausanne, Miller \u00e9tait de passage pour une courte conf\u00e9rence suivie d&rsquo;ateliers. Il y discutait avec Michel Masserey (animateur de l\u2019\u00e9mission Vertigo sur RTS La Premi\u00e8re) et Sylvain Ehinger (studio Pixelgroove). L&rsquo;occasion pour nous de revenir sur ses d\u00e9buts dans la musique \u00e9lectronique, sa m\u00e9thode de travail et ses rencontres, de son premier album \u00e0 la cr\u00e9ation de MUTE Records.<\/p>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 70, Daniel Miller, jeune dipl\u00f4m\u00e9 d&rsquo;\u00e9cole d&rsquo;art travaillant dans le cin\u00e9ma, est en train de lire Sniffing Glue Magazine, la bien nomm\u00e9e revue punk britannique. Il aime beaucoup le rock, est impressionn\u00e9 par l&rsquo;\u00e9volution que ce genre a connu en Grande-Bretagne dans les ann\u00e9es 1960, tout en regrettant les d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs qu&rsquo;il ressent comme une stagnation, voire la manifestation de l\u2019\u00e9troitesse d&rsquo;esprit de sa nation. Or, dans cette \u00e9dition, le Sniffing Glue Magazine donne des instructions pour monter son propre groupe de punk. Instruction #1 : apprendre \u00e0 jouer trois accords de guitare.<\/p>\n<p>Alors il s&rsquo;interroge : s&rsquo;il faut apprendre des accords pour jouer de la guitare, pourquoi les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations de gamins rebelles ne se tourneraient pas vers la musique \u00e9lectronique ? Avec un synth\u00e9tiseur, pas besoin de savoir jouer du tout. Alors certes, les punks n&rsquo;ont pas acc\u00e8s \u00e0 un laboratoire d&rsquo;universit\u00e9 et n&rsquo;ont pas forc\u00e9ment le budget requis pour s&rsquo;acheter un Oberheim ou un Moog, ni la patience pour assembler un synth\u00e9tiseur eux-m\u00eames, mais les temps changent. En effet, le march\u00e9 du milieu des ann\u00e9es 70 voit arriver de nouvelles marques japonaises, beaucoup plus abordables, telles que Korg ou encore Roland.<\/p>\n<h3><strong>De T.V.O.D.\/Warm Leatherette \u00e0 MUTE<\/strong><\/h3>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 70, la musique \u00e9lectronique est encore limit\u00e9e. Les tentatives visionnaires d&rsquo;une Delia Derbyshire ou d\u2019un Luigi Russolo apparaissent comme respectivement anecdotiques ou d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9es, et l\u2019univers semble se r\u00e9sumer \u00e0 un monde de gentils compositeurs maniant leurs claviers tels des organistes psychotiques de la plan\u00e8te Oxo \u00e0 coups de Switched-On Bach et autres compositions moyennement convaincantes, un univers dans lequel Kraftwerk fait d\u00e9j\u00e0 presque figure d&rsquo;extraterrestre. Seul le collectif Throbbing Gristle et le mouvement naissant de la culture industrielle semblent alors apporter une nuance \u00e0 ce tr\u00e8s sage tableau.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ainsi que Miller franchit le pas et, pour le dire d\u2019une mani\u00e8re p\u00e9dagogique et presque biblique, part \u00e0 la qu\u00eate de son id\u00e9al : reproduire l&rsquo;\u00e9nergie du punk dans la musique \u00e9lectronique. Rassemblant ses \u00e9conomies, il fait l&rsquo;acquisition d&rsquo;un MiniKorg-700S (machine sortie en 1974), d&rsquo;un four-track TEAC et se lance dans diverses exp\u00e9rimentations.<\/p>\n<p>De ces exp\u00e9rimentations \u00e9merge The Normal, groupe fond\u00e9 avec son comp\u00e8re Robert Rental, rencontr\u00e9 \u00e0 un concert de Throbbing Gristle, et les deux titres T.V.O.D. et Warm Leatherette, ce dernier faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une sc\u00e8ne du roman Crash de J.G. Ballard. Ayant inspir\u00e9 de nombreux artistes allant de Ian Curtis \u00e0 David Cronenberg, Ballard y parle de sexe, de mort et d&rsquo;accidents de voiture. Rythmes, basse, m\u00e9lodie et effets : tout est r\u00e9alis\u00e9 avec le synth\u00e9tiseur et le four-track.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube-nocookie.com\/embed\/MgoqyjRXnh0?controls=0\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p>S\u2019attardant quelques minutes sur le MiniKorg-700S apport\u00e9 pour l\u2019occasion par les animateurs de la conf\u00e9rence, Daniel Miller tente alors de recomposer en direct les diff\u00e9rentes pistes de Warm Leatherette, rythmes y compris, ce qui repr\u00e9sente sans nul doute un moment particulier pour les nostalgiques.<\/p>\n<p>Toujours est-il que sans id\u00e9e particuli\u00e8re en t\u00eate, du moins c&rsquo;est ce qu&rsquo;il a bien voulu nous dire \u00e0 Lausanne, Miller enregistre ses titres au propre et les envoie \u00e0 Rough Trade, alors un label naissant, pour presser quelques disques. Il pense en \u00e9couler quelques dizaines et envoyer le reste \u00e0 des personnalit\u00e9s de la musique telles que John Peel. La quantit\u00e9 minimale chez Rough Trade est de 500 disques. Il accepte, pensant que le stock finira dans un coin de sa chambre, mais \u00e0 sa surprise, le disque rencontre un r\u00e9el succ\u00e8s et 1500 disques finissent par \u00eatre press\u00e9s. Plus encore, Miller, qui avait indiqu\u00e9 ses coordonn\u00e9es sur l&rsquo;album, commence \u00e0 \u00eatre envahi par les demo tapes envoy\u00e9es \u00e0 son domicile par d&rsquo;autres musiciens impatients d&rsquo;\u00eatre publi\u00e9s dans son sillage. De fil en aiguille, il lance son propre label, MUTE Records, tout d\u2019abord une \u00ab\u00a0bedroom operation\u00a0\u00bb g\u00e9r\u00e9e depuis chez lui.<\/p>\n<p>Nous aurions voulu l&rsquo;entendre parler plus en d\u00e9tails d\u2019autres artistes iconiques de MUTE Records tels que Deutsch-Amerikanische Freundschaft (DAF), Fad Gadget, Laibach ou encore Nick Cave &amp; the Bad Seeds, mais le temps lui manque dans cette conf\u00e9rence s\u00e9v\u00e8rement minut\u00e9e. Tout juste a-t-il le temps de parler du synth\u00e9tiseur semi-modulaire ARP 2600, \u00e9quip\u00e9 d\u2019un s\u00e9quenceur 16-step en option et qui sera son deuxi\u00e8me synth\u00e9tiseur, achet\u00e9 d\u2019occasion \u00e0 une vente de surplus de mat\u00e9riel apr\u00e8s une tourn\u00e9e d\u2019Elton John. Si Warm Leatherette est en quelque sorte l\u2019indicatif (ou la signature) du MiniKorg, c\u2019est Back to Nature de Fad Gadget qui repr\u00e9sente celui de l\u2019ARP 2600.<\/p>\n<p>Il \u00e9voque aussi bri\u00e8vement le personnage de Frank Tovey (Fad Gadget), dont la description semble tout droit sortie d\u2019un roman de Kerouac\u00a0: un gar\u00e7on timide et poli se transformant en Gargantua punk flamboyant et scandaleux une fois mont\u00e9 sur sc\u00e8ne&#8230; N&rsquo;ayez crainte, Secret Fires Magazine abordera bient\u00f4t plus en d\u00e9tail le singulier destin de ce gar\u00e7on.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube-nocookie.com\/embed\/-vrnxVtAZ8w?controls=0&amp;start=340\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<h3><strong>La rencontre avec Depeche Mode<\/strong><\/h3>\n<p>Consid\u00e9rant le synth\u00e9tiseur comme l\u2019avenir de la musique pop et du punk, Miller avait fond\u00e9 Sillicon Teens, \u00ab\u00a0the first teenage synth band\u00a0\u00bb, un groupe imaginaire dont il assurait chaque partie et qui avait obtenu un certain succ\u00e8s avec la reprise de Memphis Tennessee de Chuck Berry. \u00c0 ce stade, la \u00ab\u00a0bedroom operation\u00a0\u00bb commence \u00e0 fonctionner entre DAF, Fad Gadget et les projets de Miller lui-m\u00eame. Un jour, apr\u00e8s envieon trois ans d\u2019activit\u00e9, il se retrouve un peu par hasard au Bridge House, un pub de l\u2019est de Londres dans lequel jouent, devant une dizaine de personnes, les membres de ce qui allait devenir Depeche Mode. Impressionn\u00e9 par leur prestation, il voit en eux l\u2019incarnation de son r\u00eave d\u2019un authentique \u00ab\u00a0teenage synth band\u00a0\u00bb et leur propose imm\u00e9diatement une collaboration, destin\u00e9e \u00e0 \u00eatre fructueuse et \u00e0 subsister malgr\u00e9 les offres somptueuses des grands labels. Pour Miller, c\u2019est notamment cette fid\u00e9lit\u00e9 qui l\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 faire tout son possible pour permettre \u00e0 Depeche Mode d\u2019atteindre le succ\u00e8s m\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube-nocookie.com\/embed\/mkciygOji8M?controls=0&amp;start=1050\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><br \/>\nCi-dessus : un concert de Depeche Mode au Bridge House en f\u00e9vrier 1982, un peu plus d&rsquo;une ann\u00e9e apr\u00e8s leur premi\u00e8re rencontre avec Daniel Miller<\/p>\n<p>Tout juste a-t-il le temps de parler de ses projets suivants, par exemple les d\u00e9buts de la dance music, le sampler Fairlight CMI, son retour extatique apr\u00e8s une soir\u00e9e techno au Tresor \u00e0 Berlin au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 ou encore de son amour des Alpes suisses mat\u00e9rialis\u00e9 par une courte carri\u00e8re de DJ au Posthotel de Zermatt dans les ann\u00e9es 1970, qu\u2019il est temps de passer au workshop, r\u00e9serv\u00e9 aux \u00e9tudiants de la Haute \u00c9cole de Musique.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s quelques mots sur le mastering en r\u00e9ponse \u00e0 la question d\u2019un \u00e9tudiant sur la \u00ab\u00a0loudness war\u00a0\u00bb qui s\u00e9vit tant \u00e0 la radio que sur Spotify, Miller \u00e9num\u00e8re encore quelques projets en vrac\u00a0: un album \u00ab\u00a0MUTE 4.0\u00a0\u00bb pour le quaranti\u00e8me anniversaire du label, un cover album de 4\u201933 de John Cage en 59 versions, une nouvelle \u00e9dition des albums de Throbbing Gristle et Kalleen, sa derni\u00e8re d\u00e9couverte.<\/p>\n<p>Nous n\u2019en saurons pas plus.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-301\" src=\"https:\/\/secretfires.net\/magazine\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/6848478936_ddc29cba2c_z.jpg\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"533\" srcset=\"https:\/\/secretfires.net\/magazine\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/6848478936_ddc29cba2c_z.jpg 480w, https:\/\/secretfires.net\/magazine\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/6848478936_ddc29cba2c_z-225x300.jpg 225w\" sizes=\"auto, (max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><\/p>\n<h3><strong>Les crit\u00e8res de la r\u00e9ussite selon MUTE<\/strong><\/h3>\n<p>Inond\u00e9 d\u00e8s ses d\u00e9buts de demo tapes et de demandes de collaboration, Daniel Miller a progressivement d\u00e9fini les crit\u00e8res les plus importants pour qu&rsquo;un label tel que MUTE Records d\u00e9cide de produire un artiste :<\/p>\n<ol>\n<li>Le producteur doit ressentir quelque chose, \u00eatre touch\u00e9 par les paroles ou la musique.<\/li>\n<li>La cr\u00e9ation doit \u00eatre originale, unique \u00e0 certains abords.<\/li>\n<li>Artistes et producteur doivent entretenir une bonne relation cr\u00e9ative, partager une vision commune.<\/li>\n<li>Les artistes doivent \u00eatre engag\u00e9s dans le projet et dans sa r\u00e9alisation.<\/li>\n<li>Ils doivent avoir le potentiel de r\u00e9aliser de tr\u00e8s bons concerts en live.<\/li>\n<\/ol>\n<h3>Bibliographie<\/h3>\n<p>Burrows, Terry (with Miller, Daniel),\u00a0<em>MUTE. A Visual Document From 1978 -&gt; Tomorrow<\/em>, 1\u00e8re \u00e9d., Londres, Thames &amp; Hudson, 2017.<\/p>\n<h3>Cr\u00e9dits photographiques<\/h3>\n<ul>\n<li>Cr\u00e9dits photographiques: \u00ab\u00a0Daniel Miller getting to know his Mute Synth Mod\u00a0\u00bb (<a href=\"https:\/\/www.flickr.com\/photos\/asmo23\/6848478936\/\">asmo23<\/a> sur flickr, licence <a href=\"https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by-nc-nd\/2.0\/\">CC BY-NC-ND 2.0<\/a>) et photo Nicolas Ayer (HEMU)<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour tout amateur de musique \u00e9lectronique et du foisonnement sauvage qui peut accompagner les sobres nappes synth\u00e9tiques d\u2019un concert de coldwave rondement men\u00e9, Daniel Miller, fondateur du label MUTE Records naviguant habituellement entre Londres et Berlin, est une r\u00e9f\u00e9rence. 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