{"id":48,"date":"2018-02-21T03:20:29","date_gmt":"2018-02-21T02:20:29","guid":{"rendered":"http:\/\/secretfires.net\/magazine\/?p=48"},"modified":"2025-04-05T22:45:56","modified_gmt":"2025-04-05T21:45:56","slug":"parti-en-habit-de-travail-sur-la-route-americaine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/secretfires.net\/magazine\/2018\/02\/21\/parti-en-habit-de-travail-sur-la-route-americaine\/","title":{"rendered":"Parti en habit de travail sur la route am\u00e9ricaine"},"content":{"rendered":"<p>Le 15 septembre dernier, Harry Dean Stanton nous quittait paisiblement dans sa nonante-deuxi\u00e8me ann\u00e9e. Le d\u00e9part de cet acteur presque confidentiel et pourtant incontournable secoue le cin\u00e9ma nord-am\u00e9ricain \u00e0 l\u2019issue d\u2019une carri\u00e8re s\u2019\u00e9tendant sur plus de soixante ans et pr\u00e8s de trois cents films.<\/p>\n<p>C\u2019est le 14 juillet 1926 qu\u2019Harry Dean Stanton na\u00eet dans une famille modeste de West Irvine, petite bourgade perdue du Kentucky. De cette p\u00e9riode nous savons peu, Stanton \u00e9tant toujours rest\u00e9 tr\u00e8s pudique quant \u00e0 son enfance. \u00c9tudiant en journalisme \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 du Kentucky, il se produit \u00e9galement dans un th\u00e9\u00e2tre dont le directeur l\u2019encourage \u00e0 abandonner ses \u00e9tudes afin de devenir acteur. Harry Dean part alors \u00e9tudier au Pasadena Playhouse dans la banlieue de Los Angeles. Apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle il est enr\u00f4l\u00e9 dans la marine en qualit\u00e9 de cuisinier, il commence \u00e0 d\u00e9crocher de petits r\u00f4les au cin\u00e9ma. Son visage anguleux et son attitude inimitable, \u00e0 la fois innocente, sinc\u00e8re et pince-sans-rire cr\u00e9ent peu \u00e0 peu sa notori\u00e9t\u00e9, tant dans de grandes productions (\u201cAlien\u201d, \u201cThe Godfather Part II\u201d) que dans des films ind\u00e9pendants (\u201cTwo-Lane Blacktop\u201d, \u201cEscape from New York\u201d).<\/p>\n<p>L\u2019ann\u00e9e 1984 marque une perc\u00e9e pour Harry Dean Stanton avec deux r\u00f4les majeurs : tout d\u2019abord dans \u201cRepo Man\u201d, une production inclassable devenue culte dans laquelle il incarne, dans un Los Angeles fictif, un agent priv\u00e9 charg\u00e9 de reprendre possession de v\u00e9hicules saisis pour le compte de cr\u00e9anciers ; ensuite dans \u201cParis, Texas\u201d, beau road movie o\u00f9 l\u2019on retrouve notre h\u00e9ros dans la peau d\u2019un homme mutique errant au milieu de nulle part.<\/p>\n<p>Si Harry Dean Stanton appara\u00eet dans une telle multitude de productions, c\u2019est parce qu\u2019il s\u2019adapte \u00e0 chaque r\u00f4le, \u00e0 moins que cela ne soit au contraire chaque r\u00f4le qui s\u2019adapte \u00e0 lui. Dans son \u00e9pitaphe pour le compte du blog comm\u00e9moratif du regrett\u00e9 critique Rogert Ebert, lui qui disait qu\u2019aucun film dans lequel figurait Harry Dean Stanton ne pouvait \u00eatre tout \u00e0 fait mauvais, la chroniqueuse Sheila O\u2019Malley fait l\u2019\u00e9loge de celui qui savait \u00eatre convainquant tant marchant sans but dans le d\u00e9sert, galopant sur le dos d\u2019un cheval, d\u00e9ambulant dans le carr\u00e9 d\u2019une prison ou encore naviguant de nuit au volant d\u2019un bolide d\u00e9glingu\u00e9 dans les d\u00e9dales d\u2019une m\u00e9gapole. Elle \u00e9voque aussi avec talent ce concentr\u00e9 d\u2019Am\u00e9rique qui f\u00fbt successivement cowboy, petite frappe ou encore \u00e2me perdue au fil d\u2019une carri\u00e8re ayant travers\u00e9 les d\u00e9cennies.<\/p>\n<p>Comme beaucoup d\u2019artistes, Harry Dean Stanton ne s\u2019est pas cantonn\u00e9 \u00e0 un seul domaine. Notons ainsi que bien qu\u2019on le connaisse principalement pour ses talents d\u2019acteur, ce dernier s\u2019est \u00e9galement distingu\u00e9 comme un amateur de musique country, n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 prendre sa guitare en main pour entonner un air m\u00e9lancolique du Sud-Ouest des \u00c9tats-Unis, l\u00e0 o\u00f9, pour citer Antoine Duplan, journaliste au Temps, \u201cl\u2019Americana se fait mariachi\u201d. C\u2019est \u00e0 cette lumi\u00e8re qu\u2019il faut l\u2019imaginer en 2005, chantant aux fun\u00e9railles d\u2019un autre de ses amis, le journaliste gonzo Hunter S. Thompson, alors que les cendres de ce dernier \u00e9taient propuls\u00e9es dans les airs par un improbable et gigantesque canon.<\/p>\n<p>Acteur extr\u00eamement prolixe et dot\u00e9 d\u2019une personnalit\u00e9 unique, il n\u2019est pas \u00e9tonnant qu\u2019Harry Dean Stanton se soit li\u00e9 d\u2019amiti\u00e9 avec plusieurs grands noms du cin\u00e9ma. Nous pensons par exemple \u00e0 Sam Peckinpah, Monte Hellman, Francis Ford Coppola, Jack Nicholson ou encore David Lynch.<\/p>\n<p>Harry Dean Stanton a figur\u00e9 dans tant de productions qu\u2019il a fini par ne plus \u00eatre capable d\u2019en tenir le compte. Dans \u201cPartly Fiction\u201d, le documentaire de la r\u00e9alisatrice suisse Sophie Huber, nous voyons un David Lynch confront\u00e9 au m\u00eame probl\u00e8me lorsqu\u2019il s\u2019efforce d\u2019\u00e9num\u00e9rer la liste de ses films dans lesquels appara\u00eet Stanton. N\u00e9anmoins, c\u2019est dans Twin Peaks &#8211; le film \u201cFire Walk With Me\u201d il y a vingt-cinq ans, puis cette ann\u00e9e la troisi\u00e8me saison \u201cTwin Peaks: The Return\u201d &#8211; que cette collaboration se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre la plus marquante. Harry Dean y incarne Carl Rodd, un patron de camping fort peu matinal et \u00e0 premi\u00e8re vue tout aussi peu commode, qui se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre \u00e0 la fois touchant et hant\u00e9 par des myst\u00e8res d\u2019une profondeur insondable.<\/p>\n<p>Enfin, presque en pied de nez aux rebelles faisant volte-face et faisant le pari de Pascal \u00e0 la fin de leur vie, les derni\u00e8res ann\u00e9es de Stanton ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9es par un ath\u00e9isme de plus en plus pr\u00e9sent, ainsi qu\u2019on a pu l\u2019entendre dans son discours prononc\u00e9 en octobre 2016, \u00e0 la remise du premier \u201cHarry Dean Stanton Award\u201d, lorsqu\u2019il a cit\u00e9 Shakespeare pour d\u00e9clamer avec verve un nihilisme radical et \u00e9th\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<blockquote><p>Our revels now are ended. These our actors,<br \/>\nAs I foretold you, were all spirits, and<br \/>\nAre melted into air, into thin air:<br \/>\nAnd like the baseless fabric of this vision,<br \/>\nThe cloud-capp&rsquo;d tow&rsquo;rs, the gorgeous palaces,<br \/>\nThe solemn temples, the great globe itself,<br \/>\nYea, all which it inherit, shall dissolve,<br \/>\nAnd, like this insubstantial pageant faded,<br \/>\nLeave not a rack behind. We are such stuff<br \/>\nAs dreams are made on; and our little life<br \/>\nIs rounded with a sleep.<br \/>\n&#8211; <em>Prospero <\/em>in \u00ab\u00a0<em>The Tempest\u00a0\u00bb (Act 4, Scene 1)<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Actif jusqu\u2019au dernier jour, Harry Dean Stanton s\u2019est encore illustr\u00e9 dans Lucky, \u201cwestern du quatri\u00e8me \u00e2ge\u201d dans lequel il tient le premier r\u00f4le, celui d&rsquo;un nonag\u00e9naire fumeur et apostat, et que certains critiques sont all\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 consid\u00e9rer comme son meilleur film, m\u00e9ritant sans l\u2019ombre d\u2019un doute le L\u00e9opard d\u2019Or de la septanti\u00e8me \u00e9dition du Festival de Locarno.<\/p>\n<p>C\u2019est donc en habit de travail, \u201cwith his boots on\u201d, qu\u2019Harry Dean Stanton nous quitte aujourd\u2019hui, son halo s\u2019\u00e9levant paisiblement sur les plaines fumantes de cette terre am\u00e9ricaine d\u00e9cid\u00e9ment surprenante, le long des highways rectilignes et des poteaux t\u00e9l\u00e9phoniques, d\u2019un oc\u00e9an l\u2019autre dans une grande temp\u00eate de sable.<\/p>\n<p><em>-Freddy Van Ballast<br \/>\nCr\u00e9dit photographique : <a href=\"https:\/\/www.flickr.com\/photos\/hermitosis\/9338666982\">Tom Blunt<\/a><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 15 septembre dernier, Harry Dean Stanton nous quittait paisiblement dans sa nonante-deuxi\u00e8me ann\u00e9e. 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