Aux abords du ring

En Europe, lorsqu’on roule sur l’autoroute en direction d’une grande ville, le voyage est généralement calme et monotone. Nous réglons notre cruise control sur cent vingt, cent trente, cent soixante kilomètres à l’heure peut-être, cela dépend des sensibilités, mais enfin nous progressons insensiblement en direction de la grande ville. Michel Houellebecq l’exprime très bien lorsqu’il évoque en alexandrins son voyage dans un wagon Alstom :

Dans la géométrie des parcelles de la Terre,
Nous roulons protégés par les cristaux liquides
Par les cloisons parfaites, par le métal, le verre,
Nous roulons lentement et nous rêvons du vide.

Néanmoins la comparaison s’arrête aux abords de la grande ville. Car là où, vus depuis le train, les zones industrielles et les terrains vagues se substituent progressivement à la campagne, en voiture la situation est toute autre.

En voiture, que le paysage soit formé jusqu’au dernier moment d’arbres pudiquement disposés au bord de l’autostrade, ou qu’au contraire on le sente peu à peu s’agglomérer sous l’attraction de la grande ville, il existe dans l’extrême majorité des cas un moment de rupture, celui du périph’.

Chaque abord routier de grande ville européenne a son charme propre, mais ce moment précis présente assez de similitudes d’une grande ville à l’autre pour représenter un genre en soi.

L’arrivée sur le périphérique est un moment d’une grande puissance émotive chez ceux qui, de manière névrotique sans doute, trouvent le Beau dans l’urbanisme et l’agencement des voies de circulations et des panneaux routiers.

Selon les cas, elle provoquera chez le sujet une extase telle que celle provoquée par la vision d’une toile de Van Eyck par un amateur des maîtres flamands, sans même parler de celle vécue par Sainte-Thérèse lors de sa transverbération.

Lors de l’arrivée sur le périphérique, une rupture se produit. Alors qu’il y a une minute encore, on constatait comme une curiosité l’adjonction à la route d’une ou deux bandes de circulation, on entre en un instant dans le frémissement de la grande ville.

Sur le périphérique les codes changent. Les voitures roulent de manière plus serrée, les automobilistes se font plus pressés. Leurs plaques d’immatriculation portent toutes la marque de la grande ville ou de sa proche banlieue et les intrus sont rares, car une fois entrés dans la grande ville il n’est plus question de véhicule de tourisme, plus question de province ni d’étranger, ou alors des destinations exotiques situées à un jour de route à tout le moins.

La grande ville n’est plus mentionnée, car la grande ville est évidente. Les quartiers forment une nouvelle granularité. Les arrêts de métro une nouvelle toponymie.

Les limitations de vitesse changent. Les panneaux changent. Les couleurs changent. Les odeurs changent. Les directions se font plus cryptiques, l’horizon plus mystérieux.

À ce moment, certains poussent leur cassette de Robert Armani dans le lecteur, rétrogradent d’une vitesse, se déportent d’une bande sur la gauche et donnent un petit coup d’accélérateur en criant négligemment « Oua-ho ! » Votre serviteur est de ceux-ci.

-Pete a.k.a. Freddy Van Ballast

Featured Image: Le Craeybeckxtunnel, entre le ring d’Anvers et la E19.
Crédits photographiques : Ilias Katsouras

Parti en habit de travail sur la route américaine

Crédit photographique : Tom Blunt

Le 15 septembre dernier, Harry Dean Stanton nous quittait paisiblement dans sa nonante-deuxième année. Le départ de cet acteur presque confidentiel et pourtant incontournable secoue le cinéma nord-américain à l’issue d’une carrière s’étendant sur plus de soixante ans et près de trois cents films.

C’est le 14 juillet 1926 qu’Harry Dean Stanton naît dans une famille modeste de West Irvine, petite bourgade perdue du Kentucky. De cette période nous savons peu, Stanton étant toujours resté très pudique quant à son enfance. Étudiant en journalisme à l’Université du Kentucky, il se produit également dans un théâtre dont le directeur l’encourage à abandonner ses études afin de devenir acteur. Harry Dean part alors étudier au Pasadena Playhouse dans la banlieue de Los Angeles. Après la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle il est enrôlé dans la marine en qualité de cuisinier, il commence à décrocher de petits rôles au cinéma. Son visage anguleux et son attitude inimitable, à la fois innocente, sincère et pince-sans-rire créent peu à peu sa notoriété, tant dans de grandes productions (“Alien”, “The Godfather Part II”) que dans des films indépendants (“Two-Lane Blacktop”, “Escape from New York”).

L’année 1984 marque une percée pour Harry Dean Stanton avec deux rôles majeurs : tout d’abord dans “Repo Man”, une production inclassable devenue culte dans laquelle il incarne, dans un Los Angeles fictif, un agent privé chargé de reprendre possession de véhicules saisis pour le compte de créanciers ; ensuite dans “Paris, Texas”, beau road movie où l’on retrouve notre héros dans la peau d’un homme mutique errant au milieu de nulle part.

Si Harry Dean Stanton apparaît dans une telle multitude de productions, c’est parce qu’il s’adapte à chaque rôle, à moins que cela ne soit au contraire chaque rôle qui s’adapte à lui. Dans son épitaphe pour le compte du blog commémoratif du regretté critique Rogert Ebert, lui qui disait qu’aucun film dans lequel figurait Harry Dean Stanton ne pouvait être tout à fait mauvais, la chroniqueuse Sheila O’Malley fait l’éloge de celui qui savait être convainquant tant marchant sans but dans le désert, galopant sur le dos d’un cheval, déambulant dans le carré d’une prison ou encore naviguant de nuit au volant d’un bolide déglingué dans les dédales d’une mégapole. Elle évoque aussi avec talent ce concentré d’Amérique qui fût successivement cowboy, petite frappe ou encore âme perdue au fil d’une carrière ayant traversée les décennies.

Comme beaucoup d’artistes, Harry Dean Stanton ne s’est pas cantonné à un seul domaine. Notons ainsi que bien qu’on le connaisse principalement pour ses talents d’acteur, ce dernier s’est également distingué comme un amateur de musique country, n’hésitant pas à prendre sa guitare en main pour entonner un air mélancolique du Sud-Ouest des États-Unis, là où, pour citer Antoine Duplan, journaliste au Temps, “l’Americana se fait mariachi”. C’est à cette lumière qu’il faut l’imaginer en 2005, chantant aux funérailles d’un autre de ses amis, le journaliste gonzo Hunter S. Thompson, alors que les cendres de ce dernier étaient propulsées dans les airs par un improbable et gigantesque canon.

Acteur extrêmement prolixe et doté d’une personnalité si unique, il n’est pas étonnant qu’Harry Dean Stanton se soit lié d’amitié avec plusieurs grands noms du cinéma. Nous pensons par exemple à Sam Peckinpah, Monte Hellman, Francis Ford Coppola, Jack Nicholson ou encore David Lynch.

Harry Dean Stanton a figuré dans tant de productions qu’il a fini par ne plus être capable d’en tenir le compte. Dans “Partly Fiction”, le documentaire de la réalisatrice suisse Sophie Huber, nous voyons un David Lynch confronté au même problème lorsqu’il s’efforce d’énumérer la liste de ses films dans lesquels apparaît Stanton. Néanmoins, c’est dans Twin Peaks – le film “Fire Walk With Me” il y a vingt-cinq ans, puis cette année la troisième saison “Twin Peaks: The Return” – que cette collaboration se révèle être la plus marquante. Harry Dean y incarne Carl Rodd, un patron de camping fort peu matinal et à première vue tout aussi peu commode, qui se révèle être à la fois touchant et hanté par des mystères d’une profondeur insondable.

Enfin, presque en pied de nez aux rebelles faisant volte-face et faisant le pari de Pascal à la fin de leur vie, les dernières années de Stanton ont été marquées par un athéisme de plus en plus présent, ainsi qu’on a pu l’entendre dans son discours prononcé en octobre 2016, à la remise du premier “Harry Dean Stanton Award”, lorsqu’il a cité Shakespeare pour déclamer avec verve un nihilisme radical et éthéré.

Our revels now are ended. These our actors,
As I foretold you, were all spirits, and
Are melted into air, into thin air:
And like the baseless fabric of this vision,
The cloud-capp’d tow’rs, the gorgeous palaces,
The solemn temples, the great globe itself,
Yea, all which it inherit, shall dissolve,
And, like this insubstantial pageant faded,
Leave not a rack behind. We are such stuff
As dreams are made on; and our little life
Is rounded with a sleep.
Prospero in “The Tempest” (Act 4, Scene 1)

Actif jusqu’au dernier jour, Harry Dean Stanton s’est encore illustré dans Lucky, “western du quatrième âge” dans lequel il tient le premier rôle, celui d’un nonagénaire fumeur et apostat, et que certains critiques sont allés jusqu’à considérer comme son meilleur film, méritant sans l’ombre d’un doute le Léopard d’Or de la septantième édition du Festival de Locarno.

C’est donc en habit de travail, “with his boots on”, qu’Harry Dean Stanton nous quitte aujourd’hui, son halo s’élevant paisiblement sur les plaines fumantes de cette terre américaine décidément surprenante, le long des highways rectilignes et des poteaux téléphoniques, d’un océan l’autre dans une grande tempête de sable.

-Pete a.k.a. Freddy Van Ballast